Plus on juge, moins on aime ?

Pendant ce long confinement, Clément Fabre, l’un de nos lecteurs, a eu envie de mélanger son amour pour la bière avec celui de la philosophie. Cela donne une réflexion sur les dégustations et juges de concours. La trouvant intéressante, nous avons souhaité vous la faire partager:

Philosophie de comptoir :

Je buvais une Golden Bridge IPA [de Grizzly Brewery] hier soir à la maison pendant cette période de confinement, et quelque chose n’allait pas. Cela faisait plus d’un mois que je l’attendais cette bière. Certes elle était bonne, certes elle était rafraîchissante, certes très agréable, mais quelque chose n’allait pas.

Comment cette bière, à l’odeur de weed si enivrante, double médaillée d’or du France bière challenge (2018 et 2020) et révélation houblon parmi les IPA en 2020  pouvait-elle ne pas me satisfaire vraiment ? Il fallait que je comprenne. Est-ce que c’était moi ? Est-ce que c’était-elle ? Notre relation touchait-elle à sa fin ? Je me devais de comprendre ce qui n’allait pas… Peut-être en partie pour sauver notre relation mais surtout, oui surtout parce que j’avais le temps de me poser la question tout en sachant qu’aller jusqu’à l’aboutissement de cette réflexion me permettrait de me rapprocher plus vite de la fin du confinement en utilisant bien mon temps.

Puisque je parlais du temps en préambule je vais m’en référer au maître du temps : Einstein : “Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure.  Asseyez-vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité.” Pouvait-il être possible que cette relativité existe aussi dans le principe de dégustation d’une bière ? Pourtant cette bière a été médaillée par des zythologues de premier ordre au France bière Challenge, n’est-ce pas contradictoire ? Plus simplement, mon goût est-il influencé par l’instant T ? Et si oui, le goût des juges lors de ces dégustations, peut-il être influencé aussi par ce même instant T ?

Oui. Oui. Oui et re-oui. Et voilà pourquoi je pense qu’il était important de faire un point sur ces concours. Ils sont très importants. Dans un domaine où l’offre devient considérable, où l’on s’y perd facilement en noms de brasseries et en styles de bières ces juges dans les concours nous permettent d’y voir plus clair.  Je les considère comme un phare dans la nuit. Leurs choix, les médailles qu’ils distribuent sont des repères.

De plus, ils ont les outils pour le faire. Contrairement à M. et Mme tout le monde. Pourtant, tout le monde peut donner son avis sur une bière. Comme sur un restaurant. On trouve sur Tripadvisor l’avis de M. et Mme tout le monde sur les hôtels et restaurants. C’est très bien. Mais ce n’est pas objectif. Ces commentaires sont écrits par des gens qui sont guidés par leurs émotions dans leur expérience d’un restaurant et non pas par leur raison, c’est-à-dire par une grille objective de critères, en dépassionnant leur expérience. Je ne dis pas que cet avis ne compte pas attention. Il est légitime. Je dis juste que si je souhaite trouver un bon restaurant, je préfère m’en référer à des gens dont c’est le métier. Prenons les Bibs gourmands dans le guide rouge Michelin, je n’ai jamais été déçu. Parce que c’est une personne dont c’est le métier, qui laisse de côté son émotion à l’instant T, à savoir si le serveur ou la serveuse a une tête qui ne lui revient pas, ça ne l’intéresse pas. Lu sur Tripadvisor : « la nourriture est bonne mais le serveur n’a pas dit : bon appétit ». C’est très grave ça et cela méritait clairement une mauvaise note !!! Très sérieusement amusez-vous à  taper le nom d’un restaurant que vous appréciez dans la barre de recherche de Tripadvisor ça illustre parfaitement ce que j’écris. Des avis avec tout et son contraire. Chacun s’exprime librement sans filtres selon l’expérience qu’il a vécu.

De fait, si nous étions dans un cours de philosophie, Tripadvisor serait dans le coin gauche du ring et représenterait  les Empiristes : l’expérience sensible est à l’origine de toute connaissance. J’ai goûté, vu, bu, touché et entendu donc je connais, et je peux donner mon avis. Dans le coin droit, nous aurions les concours qui eux seraient l’allégorie des Rationalistes : la raison comme seule pouvant objectivement juger. Mes sens peuvent me tromper, j’en ai conscience donc je fais appel à ma raison pour mettre de l’ordre dans mes sensations.

Je concède bien volontiers, pour les amoureux de philosophie qui souhaiterait me juger (on serait dans la thématique) que c’est un raccourci caricaturale que je fais et je veux bien m’en excuser mais il a le mérite de poser les faits.

Or un homme, au nom qui pourrait rappeler un nom de bière de l’Est de la France,  a réussi à concilier des siècles de querelles philosophiques entre les Empiristes et les Rationalistes.  Il était donc tout à fait normal que je fasse appel à ses services dans le domaine de ma réflexion du jour : Emmanuel Kant.

Pour lui :

  • d’un coté nous avons les éléments extérieurs que nous ne pouvons pas connaitre avant d’en avoir fait l’expérience = la matière de la connaissance : je ne peux pas vraiment savoir ce qu’est une bière avant d’en avoir goûté une. Dès ma première gorgée, même si j’en avais déjà vu, mes sens grâce au goût vont être mis en éveil. Et je pourrai donc tirer une expérience de la bière suite à cette gorgée.
  • De l’autre nous avons les caractéristiques de la raison Humaine comme par exemple de concevoir chaque événement dans l’espace et le temps ou encore de le situer dans un rapport de cause à effet = la forme de la connaissance. C’est une loi innée chez l’humain.

Pour Kant nous portons ces deux aspects de la connaissance en nous. Pour ma part je pense que oui, nous les portons en nous mais nous nous référons plus ou moins à l’un ou l’autre aspect selon la situation :

  • Moins je maîtrise un sujet, plus je fais appel à mes sens et mon ressenti, ce que me dicte au fond ma propre « logique » crée par ma propre expérience du monde. Logique qui souvent nous fait tomber dans les préjugés et l’erreur : et donc dans ce cas précis je reste plus dans le degré de la matière de la connaissance est moins dans la forme de la connaissance. Exemple : on entend bien trop souvent encore : ah mais ce n’est pas une bière pour les filles ça, c’est pour les bonhommes. Ou l’inverse. Non, il n’y a pas de bières spécifiques ni aux filles, ni aux garçons. Ce sont des stéréotypes issus de la publicité et du marketing. Et malheureusement dans ce cas ce qui semble être, de par mon expérience une vérité pour moi, l’est forcément pour les autres. Ma vision, ma vérité, que j’applique pour tout le monde. Et je le fais dans ma propre réflexion. Je connais peu le monde des concours, mais cela ne m’empêche pas d’en parler, de donner mon avis.
  • Et puis, de l’autre coté, plus je maîtrise un sujet, plus j’accède à la forme de la connaissance et plus je m’éloigne de la matière de la connaissance. On ne pourra plus jamais revenir à l’impression que l’on a eu lors de sa première gorgée de bière. Hume (philosophe Empiriste) nous explique qu’il y a d’un coté les impressions, qui sont les perceptions vives et immédiates et de l’autre les idées qui ne sont que des souvenirs attachés à ces impressions,  de pales copies de l’impression en somme.

De fait je pense qu’il faudrait donc associer en parfait équilibre la matière de la connaissance  à  la forme de la connaissance, c’est-à-dire être capable de ne plus seulement être guidé par mes sentiments et ma propre vérité lorsque je goûte cette bière mais d’utiliser aussi ma raison. Et dans le même temps, avoir conscience, et le prendre en considération, que l’endroit, les gens et comment je me sens va influencer ma dégustation. Donc en résumé et selon mon humble avis, l’équation idéale serait :

La matière de la connaissance + la forme de la connaissance = dégustation objective.

Nous venons de voir qu’il manque la forme de la connaissance quand Mr et Mme tout le monde s’expriment et donne leur avis. Et bien  je pense qu’il manque cruellement de la matière de la connaissance quand les juges dégustent les bières dans les concours. Non pas que les juges en soient incapables bien évidemment. Mais plutôt parce que la disposition du concours les met dans une situation ou il est impossible de laisser s’exprimer la matière de la connaissance, c’est-à-dire leur sens autrement que par la raison. Ils vont sur une ou plusieurs journées, goûter de nombreuses bières et tenter de les classer. Pour ce faire ils vont utiliser, leur savoir acquis par l’expérience et le travail. Mais impossible ou du moins très difficile de dégager une émotion du lieu, et du fameux instant T. Ils vont même dans certains concours peut-être débattre entre eux et s’influencer donc impossible d’être « surpris ». Le fait du  concours et leur rôle les place directement dans la raison.

Je vais prendre un exemple personnel pour illustrer mon propos quand à l’importance du lieu et de la situation. Alors que j’étais parti avec un ami en randonnée de deux jours dans la Chaîne des Puys, nous étions proches du sommet d’un volcan qui se nomme le Pariou. Réputé pour être le plus beau cratère de la chaîne des Puys. Or, ce jour là : un brouillard et un vent de fou ! Impossible de rester au sommet. Nous descendons un peu pour nous abriter et pour manger. Nous sortons un réchaud et nous faisons cuire notre repas. Une boite de gratin dauphinois. Dès la première bouchée ce fut une explosion de saveur et de bonheur. Un repas chaud, qui remonte le morale. Digne d’un trois étoiles !!!! C’était le meilleur gratin dauphinois que j’avais mangé de ma vie. Un vrai délice.

Quelques semaines plus tard, bien au chaud et remis de cette randonnée, l’idée me vint d’acheter de nouveau ce gratin Dauphinois. Et devinez quoi ? Je n’ai pas pu en manger plus de trois bouchées. Immonde. En fait, c’était une bouillie de pomme de terre avec des goûts non identifiable. Une fois passé la surprise et ma déception, il fallait bien admettre et comprendre que l’instant T influence considérablement notre goût. L’état d’esprit, le ressenti, notre humeur du jour, les personnes qui nous entourent influencent considérablement notre goût. Et je comprends la démarche des juges d’essayer de faire abstraction de tout ça pour ne garder que la grille la plus objective mais de fait, leur jugement est faussé aussi. Comme je l’ai écrit plus haut, ils nous aident et je les en remercie à nous orienter, à aller choisir de très bonnes bières, mais malgré tout ils ont aussi leur limite, et je suis persuadé qu’ils en ont sont conscients.

Pour Kant : si la conscience est formée à partir des choses, les choses à leur tour sont formées par notre conscience. C’est ce qu’il nomme sa révolution. En d’autre terme le goût de ma Golden Bridge IPA (oui c’était le sujet 1er quand même) s’inscrit dans ma conscience mais l’attente que j’en ai et l’instant T vont tout autant modifier son goût. Et voilà donc pourquoi, je pense, cette Golden bridge à la maison n’était pas pleinement satisfaisante. Parce qu’elle me renvoyait à l’état de ma personne confinée qui ne pouvait pas en boire une au Brew-Pub avec mes amis. Il en va de même pour un juge. Sa position de juge va influencer sa dégustation.

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De fait, je me dis de plus en plus qu’en tant qu’amateur, je dois accepter et non tenter de refouler ces émotions, lorsque je déguste une bière, tout en améliorant mes connaissances sur ce produit pour éclairer tout de même mon jugement. Je n’ai pas le même rapport à la bière depuis que j’en ai brassé. En somme être capable objectivement d’analyser la bière que je bois, tout en étant conscient que si je la bois sur la terrasse d’un chalet en face de montagnes magnifiques au coucher du soleil il y a de grandes chances pour que cette bière soit encore meilleure.

Et afin d’éviter de tomber dans la citation de Balzac : « plus on juge moins on aime » (oui je n’ai aucun scrupule à détourner une citation qui parle d’amour pour la faire correspondre à mon sujet)  je pense qu’il serait intéressant aussi d’imaginer de nouveaux décors, de nouvelles mises en scène pour les concours. Avec un peu d’imagination il serait facile d’ajouter une pointe de fantaisie sans pour autant changer intrinsèquement le principe du concours qui est tout de même de comparer plusieurs bières dans le même style est de les classer. Peut-être que cela existe mais des juges les yeux bandés pour une dégustation changerait complètement leur perception par exemple. L’objectif serait  de surprendre les juges et de les sortir en partie de cette condition de juge ce qui, j’en suis sur, influencerai leur décision.  Pour reprendre l’idée de la dégustation à l’aveugle, la même bière serait-elle élue si l’on coupait le sens de la vue au juge ?  A vérifier. Ou alors plutôt que de réunir des groupes de juges qui vont discuter, débattre, il est tout à fait possible aussi d’imaginer un concours…. A distance. Cela existe peut-être déjà d’ailleurs aussi. Mais chaque juge ne pourra plus s’influencer. Là aussi je serai curieux de voir si le résultat final changerait. Plus simplement et certainement le plus objectif, puisque La matière de la connaissance + la forme de la connaissance = dégustation objective pourquoi en plus des juges classiquement réunis pour le concours, ne pas faire voter un panel de personnes non juges ? Qui pourrait boire la même bière sans en connaitre le brasseur ni le nom, mais pourrait la boire dans un laps de temps de quelques jours dans l’endroit et avec les gens qui leur plait ? Et de fait, rendre un verdict via internet et que ce verdict soit pris en compte dans le jugement final ? Je reste persuadé qu’il y a plein de pistes à étudier pour pimenter et rendre le plus objectifs possible les concours.

Pour finir ces élucubrations d’un homme confiné, n’oublions pas ce que nous a enseigné Kierkegaard : La vérité est subjective : toutes les opinions ne se valent pas mais les vérités vraiment importantes sont personnelles, et si vous souhaitiez aller plus loin dans vos réflexions il faudra alors vous tourner ver Nietzche : il n’existe pas de vérité. Seulement des interprétations.

Par Clément Fabre

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